Etre racisé(e)

Il y a des expériences qui ne se comprennent pas uniquement en les racontant avec des mots. Pour être réellement entendues et comprises, elles demandent que l’on prenne en compte le contexte socioculturel de la personne, ce qu’elle a vécu dans son corps, son histoire, son environnement, ainsi que les ajustements invisibles qu’elle met en place pour être acceptée ou mieux tolérée.

Etre racisé, c'est être catégorisé(e) et traité(e) comme différent(e) par la société à partir de critères comme la couleur de peau, les traits, le prénom, l'accent, l'origine supposée ou la religion associé(e), entre autres. 

C'est faire l'expérience d'être perçu(e) dans sa différence avant même d'être rencontré(e). 

C'est devoir s'ajuster en permanence, s'expliquer, rassurer, se traduire et se rendre "acceptable" et "tolérable". Ces ajustements, souvent invisibles, s'inscrivent dans le corps, dans la relation à soi, aux autres et au monde. 

 

La racisation n'est pas une identité choisie, c'est un processus social, historique et politique par lequel certaines personnes sont assignées à la différence et exposées à des regards, des attentes et parfois, des violences.

Parler de racisation, c'est nommer une expérience vécue pour mieux comprendre ses effets psychiques, relationnels et sociaux, et ouvrir un espace où cette réalité peut enfin être reconnue. 

 

Se traduire pour exister

Être racisé(e), ce n’est pas seulement être perçu(e) à travers une couleur de peau, un nom, un accent ou une origine supposée. C’est souvent vivre avec une injonction implicite de devoir se traduire pour être compris(e).

Se traduire pour être entendu(e), pour être crédible, pour se sentir en sécurité. Et parfois, se traduire jusqu’à se perdre.

Se traduire, ce n’est pas seulement changer de langue. C’est ajuster son ton, lisser ses émotions, reformuler sa pensée pour qu’elle entre dans un cadre dominant. C’est surveiller ses mots, son corps, ses réactions. C’est anticiper le regard de l’autre.

Beaucoup de personnes racisées décrivent une fatigue particulière : celle de devoir sans cesse expliquer, justifier, contextualiser. Comme si leur vécu n’allait pas de soi. Comme s’il fallait le rendre acceptable avant même de pouvoir le partager.

Dans cette traduction permanente, quelque chose se déplace et l’attention se tourne vers l’extérieur. Elle n’est plus centrée sur ce qui est vécu, mais sur la manière dont cela va être reçu.

 

De la traduction à la coupure

Du point de vue de la Gestalt-thérapie, cette adaptation constante peut être comprise comme une stratégie de survie relationnelle. L’organisme fait ce qu’il peut pour préserver le lien, éviter le rejet et maintenir une forme de sécurité. Mais à long terme, cette stratégie a un coût.

Lorsque je dois constamment me traduire, je peux perdre le contact avec ce que je ressens réellement. Je peux ne plus savoir où commence mon élan spontané et où s’arrête l’adaptation. Le corps se tend, la respiration se raccourcit et certaines émotions restent en arrière-plan.

 

« Traduire son âme »

Il y a une différence entre s'expliquer et se traduire.

Traduire son âme c'est devoir édulcorer ce qui est le plus vivant en soi, comme sa colère, sa joie, sa culture, sa manière d’être au monde... afin de le rendre « acceptable » pour celui ou celle qui accueille la parole. Cella implique taire et/ou "cacher" certaines parties de soi pour éviter d’être réduit(e), stigmatisé(e) ou attaqué(e).

 

Retrouver son langage intérieur

Le travail thérapeutique peut devenir un espace où la parole peut émerger telle qu’elle est sans avoir besoin de se traduire. Un espace où la personne accompagnée peut retrouver son langage intérieur et réapprendre à sentir ce qui est juste pour elle. C’est aussi, progressivement, redonner une place à des parts de soi qui ont été mises de côté pour survivre.

 

De la traduction à la présence

La Gestalt-thérapie vous invite à remettre de la conscience là où l’automatisme s’est installé. À explorer comment vous vous perdez dans la relation, et comment vous pouvez vous retrouver. 

Passer de la traduction permanente à une présence plus ajustée, plus incarnée, est un chemin. Un chemin qui demande de la douceur, du temps, et un espace suffisamment sécurisant pour oser être.

Parce qu’au fond, le besoin n’est pas d’être traduit(e), mais d’être rencontré(e) et compris(e) dans son expérience de vie singulière.